Lien vers un document interneCerveau et musique: histoire d’une longue affinité

Écouter de la musique évoque en nous de multiples émotions. Pourquoi notre cerveau est-il si sensible à la musique? En a-t-il toujours été ainsi? Pouvons-nous développer nos aptitudes musicales innées? Explications.

Les bébé préfèrent les sons harmonieux

Les bébé préfèrent les sons harmonieux

Petit histoire de l'évolution d'un cerveau musical
Les scientifiques ont longtemps considéré que les aptitudes musicales humaines n'étaient qu'un sous-produit d'autres facultés cognitives du cerveau. Les hypothèses actuelles, basées sur des recherches récentes, sont plus ambitieuses. Dans la droite ligne du concept d'évolution selon Darwin, elles penchent pour l'existence d'un précurseur commun à la musique et au langage, une sorte de proto-langage musical. On trouve déjà chez d'autres vertébrés, comme les baleines, des émissions sonores sophistiquées utilisées comme mode de communication. Il en aurait été de même chez les premiers hominidés. Ceux qui auraient été les plus aptes à interpréter ce mode de communication et à le manier auraient mieux survécu. Ils auraient compris comment se prévenir d'un danger, trouver un partenaire sexuel et surtout échanger entre eux au niveau émotionnel. Par la suite, ils auraient transmis au cours des siècles à leur descendance une plus grande capacité à analyser et développer ce mode de communication. Ainsi se serait inscrit dans nos gènes, donc dans notre cerveau, la faculté d'apprendre et d'apprécier la musique.

Au niveau cérébral, le langage primitif musical se serait initialement développé à partir de certaines zones définies. Puis peu à peu langage et musique se seraient différenciés. De nos jours, les aires du langage et de la musique se chevauchent substantiellement dans le cerveau humain. Mais certaines zones se sont spécialisées. Le langage est plus présent dans le côté ou hémisphère gauche, la musique dans l'hémisphère droit. Ces zones sont déjà spécialisées à la naissance en fonction du type d'information qu'elles devront traiter. C'est pourquoi les enfants apprennent si rapidement la musique. Des expériences montrent que les bébés humains, comme les bébés chimpanzés, préfèrent les sons harmonieux aux sons dissonants.

La musique à l'aube de l'humanité
Trois arguments soutiennent l'hypothèse que la musicalité a joué un rôle dans l'évolution et dans la lutte pour la survie. Tout d'abord, la musique est inséparable de l'existence humaine. Elle est présente dans toutes les cultures, depuis l'aube de l'humanité. Ensuite, le développement des aptitudes musicales de l'enfant se fait à une vitesse naturelle surprenante. Cela n'est possible que si le cerveau est déjà «pré-câblé» pour développer ces facultés. Enfin, la musique évoque en nous des émotions profondes, puissantes, probablement depuis des millénaires. C'est ce que suggère la découverte, dans une grotte de Slovénie, d'un morceau de fémur d'ours perforé de quatre trous. Daté de 43 000 ans, époque de l'homme de Néanderthal, c'est le plus ancien instrument de musique connu. Les trous sont percés de façon à permettre de jouer une gamme diatonique, semblable à la gamme de base de la musique classique occidentale (do ré mi fa sol la si).

Des sons pour survivre
Mais à quoi servait ce langage musical initial? Quand on écoute de la musique que l'on aime, ce sont les aires les plus profondes du cerveau qui réagissent. Les aires des émotions, mais aussi celles impliquées dans le système de «récompense». Ce système entre en jeu pour nous donner du plaisir quand nous avons un comportement qui assure notre survie: manger, dormir, se reproduire. A l'inverse, une musique qui nous est très désagréable active les zones cérébrales profondes de la peur. Ce sont donc des zones très primitives du cerveau qui réagissent aux aspects affectifs et régulateurs de la musique. Des zones profondes toujours impliquées dans nos mécanismes de survie.

Pouvons-nous développer nos aptitudes musicales innées?
Il est possible de développer cette basé innée avec une activité musicale intense. Celle-ci peut sculpter le cerveau dans sa structure comme dans ses fonctions. Même si les zones cérébrales de la musique et du langage sont prédéfinies, elles restent modifiables avec l'expérience. Au niveau structural par exemple, des études ont montré que le cerveau d'un violoniste n'est pas identique à celui d'un trompettiste. La façon dont la musique est traduite en mouvements pour être jouée n'est pas la même. Et cette traduction s'automatise avec la pratique. Plus le musicien joue, plus la traduction du son en mouvement deviendra instantanée. Ainsi, si l'on compare des violonistes bons amateurs ou professionnels, l'aire cérébrale qui régit les mouvements de la main est beaucoup plus spécialisée chez les professionnels. Ils réagissent plus fort et plus vite à la musique, en utilisant moins de ressources cérébrales. Leur cerveau a optimisé ses réactions musicales.

On observe la même chose dans l'analyse de la musique. Si on présente à des musiciens professionnels un accord musical «presque juste», qui est beau mais n'a pas sa place dans la musique à l'endroit où il se trouve, leur cerveau réagit avec une vitesse fulgurante. D'abord, l'aire de la peur est activée, comme si un système d'alerte primitif se mettait en route. Et en effet, lorsqu'un musicien professionnel est sur scène, c'est comme si sa survie musicale était en jeu. Ces premières réactions puissantes et profondes des musiciens professionnels à ce genre d'anomalies sont à la fois apprises et automatisées. Elles sont suivies d'un traitement plus cognitif. Ce traitement a lieu entre autres dans des aires voisines de celles impliquées dans la production et la compréhension du langage. Mais aussi dans l'aire motrice permettant de planifier des mouvements. Le musicien professionnel semble traduire ce qu'il entend en modèles moteurs pour analyser la situation, comme s'il se préparait à corriger l'erreur. Nous avons donc une réaction puissante, profonde et émotionnelle à la musique, qui peut encore se renforcer suite à un entraînement musical.

Agathe Charvet, collaboratrice scientifique du Triangle Azur; Clara James, maître-assistante à la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'Université de Genève

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