
Peinture rupestre, Lascaux (France)
Quand sont apparues les premières uvres d'art?
Au cours de l'évolution, le cerveau humain a subi de multiples mutations, liées à des contraintes génétiques spécifiques. À partir d'un certain niveau de développement cérébral, l'être humain a pu commencer à créer. Ainsi Homo Habilis invente déjà des artéfacts culturels. Homo Erectus découvre la symétrie. On sait qu'il faisait usage d'objets funéraires symboliques. Mais les premières uvres d'art identifiées comme telles sont celles réalisées par Homo Sapiens, par exemple les peintures de la grotte de Lascaux. Dès lors, qu'est-ce qui différencie une uvre d'art d'autres productions culturelles? L'uvre d'art véhicule à la fois un plaisir individuel et un message collectif. Elle synthétise une partie de la réalité. Les uvres d'art se caractérisent par une résonance affective et émotionnelle très forte. En un instant, le spectateur de l'uvre est touché par ce qu'il voit, profondément.
Comment le cerveau peut-il composer des uvres d'art?
Au niveau cérébral, l'art n'apparaît donc qu'avec une évolution génétique qui amène au développement des capacités mentales. Les zones cérébrales sont génétiquement pré-définies, pré-câblées au cours de l'évolution. Sur ces zones, l'environnement joue un rôle en affinant les connexions entre les neurones. Selon les stimulations externes, le cerveau se modèle, s'ajuste, interagit avec le monde extérieur. Les zones prédéfinies se spécialisent. Ainsi nous apprenons le langage, l'écriture, la musique, les couleurs. Ce processus définit la mise en place d'une empreinte culturelle, où enveloppe génétique et espace de variabilité se marient. Le cerveau apprend et mobilise également des zones profondes liées aux émotions, au plaisir, à la peur (voir article cerveau et musique).
Peu à peu, au cours de l'évolution, l'être humain est devenu conscient de lui-même et de son environnement. La conscience représente un espace de travail global, cohérent, un environnement artificiel où nous analysons le monde extérieur. Où nous l'intériorisons pour le transformer en concepts. Dans l'uvre d'art, nous faisons une synthèse entre des éléments extérieurs, intérieurs, émotionnels, sensoriels.
En termes de perception, l'uvre d'art se pose d'abord comme une surprise, un choc par rapport à ce qui l'entoure. Une expérience le démontre bien. Si l'on réalise un tableau avec des carrés de multiples couleurs juxtaposées et que l'on éclaire une seule de ces couleurs, par exemple du vert, notre il percevra en réalité du blanc. Mais si l'on montre les autres couleurs qui se trouvent à l'entour, alors nous percevrons le vert. Tout dépend de l'environnement.
Qu'est-ce qu'une uvre d'art?
Pouvons-nous définir un concept commun à travers tous les styles, toutes les cultures? Selon Jean-Pierre Changeux, quatre règles sont nécessaires et suffisantes à la définition d'une uvre d'art.
Tout d'abord, l'uvre d'art provoque une réaction de surprise, liée ensuite à un impact émotionnel. C'est donc l'originalité, la nouveauté, qui est sa première caractéristique. Ensuite, le cerveau doit pouvoir déceler quelque chose de délibéré dans l'organisation de l'uvre, une composition harmonieuse. Il doit exister un lien entre les parties de l'uvre et sa globalité. La troisième règle concerne la parcimonie. Une uvre, qu'elle soit tableau, poème, musique, exprime beaucoup avec peu de moyens. On retrouve cette règle dans les mathématiques et la physique, qui résument en une loi ou un théorème des pans entiers de l'univers. Il en va de même pour l'art. C'est par exemple le cas avec la phrase de Paul Eluard «la Terre est bleue comme une orange». Enfin, l'uvre d'art a vocation d'exemple. L'artiste transmet un message éthique, politique, social sur et vers le monde extérieur.
De nos jours, quels messages l'art peut-il transmettre?
La période des Lumières, en Europe, possédait une vision où l'éducation aux sciences et à l'art était centrale pour la compréhension du monde. De nos jours, une grande partie de l'éducation se fait autour des sciences, mais l'art est oublié. Pourtant il est possible de concevoir une éducation artistique universelle, à partir des quatre principes mentionnés plus haut.
Au niveau du système nerveux, on sait que le cerveau humain subit une profonde restructuration à l'adolescence. L'adolescent se pose des questions fondamentales, expérimente de forts conflits de valeurs avec le monde extérieur. Selon la résolution de ces conflits, une maturation cérébrale importante se fait. À ce stade, il serait idéal de fournir une éducation basée sur des principes universels scientifiques, artistiques et d'activité physique. En insistant sur l'universalité des règles appliquées, plutôt que sur les particularités culturelles, les nouvelles générations seraient amenées à une plus grande tolérance et une meilleure compréhension des actions nécessaires pour protéger l'avenir de l'humanité.
Par Agathe Charvet, collaboratrice scientifique du Triangle Azur et Jean-Pierre Changeux, professeur au Collège de France, invité de l'Université de Genève dans le cadre de la semaine du cerveau 2010



