
Le livre blanc de Sarnen
Le premier document rédigé regroupant les principaux mythes fondateurs de la Confédération paraît aux environs de l'année 1470: il s'agit du Livre Blanc de Sarnen. On y trouve rassemblés pour la première fois trois récits fondateurs: l'histoire de la résistance des trois cantons primitifs, la légende de Guillaume Tell, ainsi que le récit de la destruction des châteaux et du serment du Grütli. L'apparition de ces textes ne relève pas du hasard. Issu de différentes traditions orales, le manuscrit cherche à susciter un sentiment d'appartenance à la Confédération des cantons, alors que de nombreux pays voisins, en particuliers les provinces des Habsbourg, souhaitent étendre leur influence sur les territoires helvétiques. A travers cette histoire, la Confédération se revendique comme une terre de paysans honnêtes, amoureux de la paix et prêts à se battre pour préserver leurs droits face aux abus des baillis.
Diffusion culturelle et réalité historique
Dès le XVIe siècle, ces récits sont diffusés dans la culture populaire par l'intermédiaire de pièces de théâtre, monuments et tableaux. Cependant il n'existe aucun document écrit qui atteste de leur réalité historique. De plus, certains récits, notamment l'épisode de la pomme dans Guillaume Tell, appartiennent simultanément au patrimoine culturel d'autres régions (Norvège, Danemark, Islande, Angleterre). Dès lors, deux tendances antagonistes apparaissent chez les historiens du XVIIIe siècle: ceux qui cherchent à démontrer que ces récits sont véridiques et ceux qui critiquent leur origine et leur transformation en légendes à travers les âges.
Des mythes qui définissent la Suisse
Peu à peu, la Confédération se met à célébrer ses anciens héros comme des modèles d'amour patriotique et d'esprit de sacrifice pour les droits de l'homme ou la paix. Les monuments se multiplient: on commémore des batailles, on joue des pièces de théâtre, etc. Les mythes fondateurs inspirent des écrivains comme Friedrich Schiller et des peintres comme Ferdinand Hodler. Cette tendance s'affirme encore avec la création de l'État fédéral en 1848. Les mythes nationaux deviennent des modèles à suivre et font intégralement partie de la culture populaire. Les courants politiques les reprennent parfois à leur compte. Le lien aux mythes fondateurs perdure encore au XXe siècle. Ainsi, après la défaite française au début de la Deuxième Guerre mondiale, le général Guisan réunit les troupes sur la plaine du Grütli – un symbole soigneusement choisi – pour s'assurer qu'elles défendront la Confédération avec l'ardeur de leurs aïeux.
Agathe Charvet, collaboratrice scientifique du Triangle Azur et Dominique Dirlewanger, maître d'histoire


