Lien vers un document interneLe carnet de route des enquêteurs

Didier Raboud et ses collègues de l'Université de Genève nous ont fait parvenir des comptes rendus de leurs expériences et des photos pour les illustrer. On y apprend que les élèves congolais connaissent parfaitement les consoles de jeux vidéo et que le gorille est imperturbable lorsqu'il mange.

DIMANCHE 11 MARS 2007

C'est avec déjà plus de cent questions d'élèves genevois que nous nous sommes envolés de Suisse. Cent questions pour débuter notre enquête en République Démocratique du Congo, pour découvrir une région, ses populations et les relations qu'elles entretiennent avec leur environnement.

Les routes du Rwanda
Après une nuit à Kigali, la capitale rwandaise, nous avons pris la route avec Anaclet, notre chauffeur. Direction: la frontière congolaise. Quelques 260 kilomètres que nous parcourrons en près de six heures! Non que la route soit en mauvais état, bien au contraire, mais parce que les limitations de vitesse sont drastiques au Rwanda. Il est interdit d'y rouler au dessus de 60 km/h, et les dépassements y sont très réglementés. Et ce dimanche, les camions à doubler sont nombreux sur la route.

Le style de conduite est donc propice à l'observation du paysage. D'emblée nous sommes frappés par la propreté qui règne dans les villes et le long des routes: pas un seul déchet! C'est la fierté du Rwanda qui, entre autres, interdit depuis trois ans tout sachet plastique sur son territoire.

Le paysage, toujours vallonné et d'abord très cultivé, se transforme soudain en une épaisse forêt lors de la traversée du parc national de Nyungwe, où nous croisons plusieurs singes peu farouches.

A la frontière congolaise, Jean, de l'ONG IRC (International Rescue Committee), nous attend et nous dépose dans ce qui va devenir nos quartiers généraux pour les deux prochaines semaines, la Procure St Jean Bosco à Bukavu.

La journée se termine par une rencontre avec Basile Kabazimya, notre principal partenaire local. Au menu: élaboration du programme pour nos journées de travail en RDC et brochettes de chèvre un peu coriaces, accompagnées de pommes frites. Ça y est, dès demain, l'enquête débute…

LUNDI 12 MARS 2007

Après un petit déjeuner composé de tartines au miel, nous nous rendons à la base d'IRC pour régler tous les détails logistiques de notre séjour. La région, bien qu'en voie de pacification, reste toujours difficile à visiter. C'est pourquoi nous devons bien planifier nos déplacements, nous assurer de la disponibilité d'un bon véhicule et de moyens de communication adéquats. Sortir de Bukavu signifie, encore aujourd'hui, emprunter des routes dans un état déplorable, nous obligeant à rouler en 4x4.

Une fois ces détails pratiques résolus, nous pouvons entamer notre première journée de travail. Il est prévu de rencontrer le Gouverneur de la province du Sud-Kivu à 10h, puis de se rendre dans le parc national de Kahuzi-Biega avec son responsable.

Chez le Gouverneur
L'audience avec le Gouverneur a un double but: lui présenter le projet climaTIC-suisse et lui demander s'il est d'accord de répondre à quelques questions des élèves suisses. Arrivés dans les bureaux du Gouverneur, nous apprenons, par son chef du protocole, qu'il est absent. On nous demande de patienter puis, après discussion, nous comprenons qu'il est plus judicieux de poursuivre le programme de la journée et de revenir dans l'après-midi voir le chef du gouvernement. La suite de la matinée ne sera hélas pas plus fructueuse: le responsable du Parc de Kahuzi-Biega est, lui, déjà parti, sans nous attendre! On nous annonce qu'il sera cependant de retour à 14h30 et qu'il pourra alors nous recevoir dans son bureau, en ville de Bukavu. Nous allons manger…

Une forêt en danger
Alexandre Wathaut, Directeur provincial de l'Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) et Chef du site du Parc National de Kahuzi-Biega, nous reçoit en début d'après-midi dans son étroit bureau. D'abord un peu surpris par le projet, il se prête ensuite, avec une joie visible, au jeu des questions-réponses. Il remercie à plusieurs reprises les élèves suisses pour leur questionnement et nous dit son amour de la nature et, plus particulièrement, de son parc. Un parc mal en point, puisque victime de déforestation, de braconnage et d'exploitations minières. Ces activités, qui ont été beaucoup pratiquées au cours des années de guerre, perdurent encore aujourd'hui. C'est qu'elles répondent aux besoins des populations locales, tant pour la construction que pour l'approvisionnement en nourriture, ou encore en bois pour la cuisson des aliments. Le travail d'Alexandre Wathaut consiste donc à éduquer les riverains du parc, à leur apprendre à exploiter plus durablement leur environnement et à mieux le gérer. Il nous explique que plus de 600 micro-projets existent autour de Kahuzi-Biega, pour que les populations qui y vivent puissent développer des solutions alternatives aux activités préjudiciables à la forêt. Un exemple: les riverains avaient l'habitude de chasser l'antilope dans le parc. Aujourd'hui, des projets d'élevage de chèvres leur sont proposés pour les détourner du braconnage, la façon classique de se procurer de la viande.

Alexandre Wathaut nous dit aussi tout l'espoir qu'il met dans le développement de l'écotourisme pour sa région. Les rentrées financières attendues de cette activité permettront de financer sur le long terme les micro-projets indispensables à la protection du parc. Quant à l'argument de poids pour faire venir les visiteurs, il nous déclare que c'est la présence des gorilles des montagnes, qui repeuplent gentiment la région. Il nous promet même de nous en montrer si nous le suivons en forêt demain…

Chez le Gouverneur (bis)
Il est près de 16h et nous nous rendons à nouveau dans les bureaux du Gouverneur. Les visiteurs sont très nombreux, mais il ne faut pas plus de quinze minutes pour que le service du protocole nous introduise auprès du chef du gouvernement provincial, Ignace Mupira Mambo. Un responsable politique très détendu, très à l'écoute et très sensible à la démarche pédagogique de climaTIC-suisse. Pour lui, la gestion de l'environnement a besoin de «visionnaires» et il estime nécessaire de sensibiliser les plus jeunes à cette question. C'est donc avec beaucoup d'intérêt qu'il répond aux questions des élèves. Ses propos sont empreints d'optimisme. Il parle avec force d'un Congo qui se reconstruit, riche de ses ressources naturelles. D'un Congo qui se veut ouvert au monde, qui ne doit et ne peut pas rester isolé, d'un Congo qui entre dans une nouvelle ère depuis les élections qui viennent de s'y dérouler. Ignace Mupira Mambo parle de tout cela sans détours et son témoignage est symbolique puisque, demain, il cède le siège de Gouverneur à son successeur.

Pour être franc, l'audition avec le chef du gouvernement nous a donné de l'énergie. Il faut dire que ses propos confirment l'impression diffuse que nous avons depuis notre arrivée à Bukavu: celle d'une ville en pleine mutation, en plein développement. Nous en voulons pour preuve un simple exemple: il y a trois ans, au moment où climaTIC-suisse débutait, Bukavu n'était sillonnées que de rares voitures. Aujourd'hui, il y a des embouteillages en ville

MARDI 13 MARS 2007

Départ ce matin pour le Parc National de Kahuzi-Biega. Nous avons prévu d'y rencontrer le Conservateur principal, ainsi que le responsable pédagogique, afin de leur poser les questions des élèves suisses. La distance qui sépare Bukavu du parc n'est que de 30 km et, pourtant, il nous faudra au moins une heure et demie pour arriver à Tshivanga, l'entrée de la réserve. C'est que la route est en terre battue et le chauffeur roule en moyenne à 30km/h afin d'éviter adroitement de nombreux trous.

Chimanuka, le «dos argenté»
Nous faisons le trajet en compagnie de Basile Kabazimya, notre principal partenaire local, Radar Nishuli, le responsable pédagogique et coordinateur pour la conservation de Kahuzi-Biega et un des gardes du parc. Radar, qui travaille depuis vingt-deux ans dans la réserve, est très engagé dans l'éducation environnementale. Il nous décrit comment, avant la guerre, les enfants pouvaient suivre des «pistes éducatives» dans le parc, c'est-à-dire des parcours ponctués de stations qui invitent les jeunes visiteurs à décrire sur des pancartes leurs observations faites à chacun des postes. Avec la guerre, les visites sont devenues très rares à Kahuzi-Biega. Mais, ces dernières années, les visiteurs commencent à revenir et le parc propose à nouveau des visites guidées, en particulier aux écoles.

Arrivés à Tshivanga, nous faisons la connaissance du conservateur principal, Joseph Beghene et du délégué aux visites, Robert Mulimbi. Avant de répondre aux questions des élèves, nos interlocuteurs tiennent à nous montrer le trésor de Kahuzi-Biega: ses fameux gorilles de montagne. De montagne? En effet, le secteur du parc qui se trouve à proximité de Bukavu se situe à une altitude d'environ 2'100 mètres. Suite aux premiers kilomètres parcourus en voiture et à une petite demi-heure à pied, nous nous engageons sur une piste et pénétrons dans la forêt. A présent, il ne nous reste plus qu'à trouver les gorilles! Pour cela, deux «pisteurs» nous précèdent, ils sont déjà sur place depuis ce matin à six heures, afin de suivre les gorilles. Car ces grands primates ne dorment jamais au même endroit. Toutes les nuits, ils refont leur nid dans un lieu différent. Chaque famille de gorille possède son domaine et s'y déplace pendant la journée, à la recherche de nourriture.

Aujourd'hui, c'est Chimanuka que nous allons rencontrer, un mâle impressionnant, chef d'une famille d'une trentaine d'individus, 17 femelles et 12 bébés, dont 2 jumeaux. Chimanuka est le seul du groupe à avoir le «dos argenté». Alors que nous le surprenons au milieu de son repas, ou peut-être justement parce que nous le surprenons dans cette activité, il est imperturbable. Nous nous approchons jusqu'à moins de trois mètres de lui, et il continue obstinément à nous tourner le dos. Bientôt, le voilà rejoint par sa «préférée», Mwinja («la belle»). Nous apercevons aussi quelques bébés perchés dans les arbres, ils nous observent à la dérobée tout en mangeant des feuilles. Le moment est venu pour nous de partir, car la famille va bientôt passer à la sieste. Pas très envie de quitter ces grosses bêtes sympathiques…

Revenus à l'entrée du parc, nous engageons l'échange à partir des questions des élèves. Des questions qui ne tardent pas à susciter une discussion entre nos interlocuteurs, chacun intervenant pour donner un élément de réponse. Puis nous prenons le chemin du retour.

Un air de fête
Les villages traversés dégagent une ambiance de fête. Danseurs traditionnels en costumes, diplomates en complet veston, écoliers en uniforme bleu et blancs, tout le monde est réuni sur le bord de la chaussée pour accueillir le nouveau Gouverneur. C'est aujourd'hui qu'il prend ses fonctions. Décidemment, le Sud-Kivu est en pleine période de transition.

Nous n'avons malheureusement pas le temps de nous attarder, car nous avons pris beaucoup de retard sur notre programme. À Bukavu, quelque dix professeurs universitaires nous attendent. Ils participent au projet climaTIC-suisse, dans le cadre du volet destiné aux jeunes de plus de 16 ans. Un échange téléphonique entre les collégiens et les universitaires est organisé pour cet après-midi. Grâce au cours qu'ils suivent depuis la rentrée 2006, les élèves genevois connaissent déjà un peu la réalité environnementale de la région du Sud-Kivu. Ils ont une série de questions à poser aux professeurs de Bukavu, en particulier sur les thèmes de la déforestation et de la biodiversité. Des problèmes techniques perturbent l'échange, car la ligne n'est pas toujours claire entre la Suisse et la RDC. Mais une solution a finalement été trouvée, nous améliorerons la communication lors du prochain contact téléphonique prévu pour le mardi suivant.

MERCREDI 14 MARS 2007

Ce matin, les rencontres ont débuté au petit déjeuner. Deux Belges, la cinquantaine, se sont assis à-côté de nous. Ils se présentent en tant que «Médecins sans vacances», en mission en RDC. «Médecins sans vacances» est le nom de l'organisation pour laquelle ils travaillent. Son fondateur nous raconte comment, il y a vingt-cinq ans, il a visité un hôpital au cours de ses vacances au Cameroun. À l'issue de la visite, le chef de l'hôpital l'interpelle et lui demande si, la prochaine fois, il ne voudrait pas profiter de ses vacances pour effectuer quelques opérations, car l'hôpital manque de médecins. C'est ainsi qu'est née cette organisation qui œuvre dans plusieurs pays africains et dont l'objectif est de former des équipes médicales locales dans des domaines précis, tout en complétant les équipements dans les hôpitaux.

Rencontre avec les élèves
Aujourd'hui, nous avons rendez-vous avec deux classes de cinquième et sixième primaire dans une école privée de Bukavu, le Groupe scolaire Gardiennat. Mais une école privée congolaise, ce n'est pas tout à fait l'équivalent d'une école privée suisse. À Bukavu, elles sont bien plus nombreuses que les écoles publiques, puisqu'il y en a environ 170 et seulement une cinquantaine d'établissement publics.

Au moment où nous arrivons, les élèves sont encore en classe et nous en profitons pour faire la connaissance du Directeur, Bonaventure Mulidangabo, et du promoteur, Dieudonné Nikina. Le «promoteur» est pour nous une notion inconnue… Il nous explique que c'est lui qui a créé l'école. Nos deux interlocuteurs commencent par répondre aux questions des élèves suisses. Mais bientôt, la dynamique s'inverse et ce sont eux qui nous posent des questions, très curieux de connaître le fonctionnement du système scolaire suisse. Nos réalités pédagogiques sont plutôt éloignées, mais elles se rejoignent néanmoins sur un point: l'importance accordée à l'éducation. Comme nous l'explique le Directeur, tous les parents tiennent à envoyer leurs enfants à l'école. Le problème qui se pose alors est celui de la disproportion entre le peu d'écoles existantes et une démographie galopante. C'est ainsi qu'en milieu rural, le nombre d'élèves dans une classe peut monter jusqu' à 80! En milieu urbain, les effectifs sont un peu moins élevés et tournent autour des 30 à 40 élèves par classe. De même, le taux de scolarisation en milieu urbain est d'environ 90%, tandis qu'il descend à environ 50% à l'intérieur du pays.

Il est dix heures vingt et la cloche annonçant la fin de la récréation sonne. Un silence absolu règne soudain. Curieux, nous sortons dans la cour et découvrons les élèves alignés en rangs d'oignons. Ils procèdent alors à la cérémonie d'entrée en classe: quelques exercices, quelques déclarations et puis, de la maternelle à la sixième primaire, chaque classe déclame à son tour une devise. Pour la classe de première primaire, c'est «Petit poisson deviendra grand» qui est crié à tue-tête et de façon très disciplinée. Pour la cinquième année, c'est «5e année, toujours en avant, disciplinée, toujours prête!».

Nintendo et X-Box
Nous suivons les quarante-deux élèves de sixième primaire et entrons en classe avec eux. Ils sont peu timides et très nombreux à répondre aux questions des élèves suisses. Leurs réponses sont parfois surprenantes. Ainsi, à l'occasion du questionnaire élaboré par les élèves du Centre Dumas de Genève sur le thème «Comment ne pas s'ennuyer ?», nous nous apprêtions à expliquer aux Congolais ce que signifiait «jouer à la console»… Mais nous avons à peine le temps d'ouvrir la bouche que plus de la moitié des élèves nous apprennent qu'ils jouent le week-end à la Nintendo et à la X-Box. En revanche, le Directeur nous interrompt un instant pour leur expliquer ce qu'est «Genève», car les élèves n'avaient pas saisi de quoi nous parlions. Dans une question concernant les activités du week-end, les élèves genevois proposaient plusieurs réponses à choix: lecture, jeu, sport ou autre. Nombre d'élèves de Bukavu ont rajouté des activités dans la catégorie «autre»: balayer la cour, faire la cuisine, «torchonner» la maison, etc. Cet échange de questions et de réponses nous permet de réaliser que nos réalités sont souvent plus proches qu'on ne l'imagine, mais parfois bien plus éloignées.

Il est midi, c'est la fin des cours pour les élèves des classes primaires qui ont commencé l'école à 7h30. Nous rentrons aussi à la «maison», afin de continuer notre travail. Ces derniers jours, nous avons beaucoup été sur le terrain, de nombreuses questions ont été posées, et toutes les réponses ont été enregistrées. Petit à petit, tous les soirs, nous transcrivons ces réponses et les envoyons en Suisse grâce à notre valise satellite. Il nous reste encore une pile de mini-disques à transcrire, pour vous envoyer des textes… Au travail!

JEUDI 15 MARS 2007

Nous partons à 8h15 de la Procure pour nous rendre au Centre BVES, le «Bureau pour le Volontariat au Service de l'Enfance et de la Santé». Derrière ce nom se cache un centre de transit et d'orientation pour enfants soldats.

Les enfants soldats
Nous avons décidé d'effectuer cette visite suite aux nombreuses questions que se posent les élèves suisses sur la nature de cette tragique réalité congolaise. Des élèves qui ont découvert le phénomène des enfants soldats au moment où ils ont abordé les relations qu'entretiennent les populations locales et la forêt. Or, en République Démocratique du Congo, ces relations sont souvent difficiles, à cause des années de guerre. Une guerre dans laquelle ont été impliqués de nombreux enfants. Traiter de la forêt en RDC renvoie donc immanquablement aux bandes armées et aux enfants qui y sont enrôlés…

Nous sommes ainsi arrivés à Bukavu avec des questions sur le sujet et, surtout, avec la demande d'une classe genevoise de pouvoir échanger directement avec des enfants soldats.

À 9 h, nous sommes reçus par le directeur du BVES, Noe Mushengezi et deux «encadreurs», Baharamy Gemou et Mamy Wema. Ils sont très heureux de nous accueillir et nous expliquent l'importance que représentent à leurs yeux les visites qui sont faites au centre. Pour eux, les visiteurs sont la preuve que la réalité des enfants soldats n'est pas oubliée et que le monde extérieur se préoccupe de leur sort. Les visites, et en particulier les discussions que peuvent avoir les enfants soldats avec des personnes extérieures au centre, font partie intégrante d'un processus de détraumatisation des enfants.

Noe Mushengezi se prête avec plaisir au jeu des questions/réponses des élèves suisses. Puis nous préparons la discussion téléphonique qui doit se tenir entre la classe genevoise et quelques enfants soldats. Noe précise que toute question n'est pas bonne à poser. Certaines ne doivent pas l'être, car elles pourraient susciter des réactions émotionnelles trop fortes chez les jeunes du BVES. Comme les questions suisses seront posées en français, nous décidons de ne traduire en swahili que celles qui ne présenteront pas de difficultés.

De l'émotion au bout du fil
Nous rencontrons alors Moussa Paluku, 13 ans, Pascal Mbusa, 13 ans, et Anto Belamba, une jeune fille de 17 ans. Nous nous installons en cercle et discutons de l'échange qui doit se dérouler d'un instant à l'autre avec la classe genevoise. Les trois jeunes écoutent attentivement. Le téléphone sonne.

Après les présentations, c'est une heure de dialogue qui s'engage. Soixante minutes d'une richesse exceptionnelle et d'émotions très difficilement contenues. Des élèves suisses de 12 ans qui essayent de saisir la réalité d'une existence aux antipodes de la leur.

Beaucoup de questions… Elles seront toutes posées, aucune n'est maladroite. «Que faisiez-vous de vos journées lorsque vous étiez à l'armée?», «Aviez-vous peur de la mort?», «Avez-vous des camarades qui sont décédés?», «À présent, comment se déroulent vos journées?». Toutes les questions auront leurs réponses de la part des jeunes Congolais. Des réponses qui suscitent, cela s'entend par le haut-parleur du téléphone, une vive émotion dans la classe genevoise. Puis c'est les enfants soldats qui veulent en savoir plus sur les jeunes suisses. Et le jeu des questions/réponses est inversé. «Est-il vrai que Genève est la ville du CICR?», «Les enfants font-ils la guerre en Suisse?», «S'il est vrai que toutes les filles de Suisse vont à l'école, pourraient-elles se faire les porte-parole des jeunes congolaises qui, elles, n'ont pas cette chance et souffrent?».

Une heure durant, les adultes ont disparus. Des enfants ont parlé à d'autres enfants, avec leurs mots, avec leurs sentiments. Plus d'intermédiaire… Un monde en a rencontré un autre. Bouleversant.

Une expérience utile
Après le départ de Moussa, Pascal et Anto, nous discutons avec les responsables du centre qui se déclarent très satisfaits de ce qui vient de se dérouler. Ils vont pouvoir travailler sur cette base et partager l'expérience vécue avec l'ensemble des 32 enfants actuellement hébergés au BVES. Nous finissons notre visite par un tour du propriétaire et quittons le centre pour retrouver Basile Kabazimya.

En début d'après midi, nous avons rendez-vous chez IRC pour s'assurer de la logistique de notre déplacement du week-end au village de Bunyakiri, où nous devons rencontrer une communauté pygmée. Puis c'est le retour à la Procure pour la transcription des questions/réponses.

Vers quatre heures, nous sommes à l'Institut Supérieur Pédagogique avec Basile, pour un nouveau rendez-vous téléphonique avec une seconde classe genevoise. Au programme, des questions sans thématique prédéfinie, qui permettent aux élèves de satisfaire leur curiosité. Un échange de vingt minutes et, une fois de plus, la forte impression qu'un monde en rencontre un autre, pour l'enrichissement des deux.

VENDREDI 16 MARS 2007

Un chantier chinois de 2'000km en RDC
À Bukavu, depuis que nous sommes arrivés, tout le monde nous parle de «la nouvelle route des Chinois». Aujourd'hui, nous avons décidé de partir à la découverte de ce chantier. À l'époque coloniale, une piste d'environ trois mètres de large reliait Bukavu à Kinshasa, la capitale du pays. À peine entretenue, la voie s'est petit à petit dégradée, à tel point que Bukavu et l'Est de la RDC ont été coupés de la capitale. Aujourd'hui, la réhabilitation de la chaussée est à l'ordre du jour, un vaste projet puisque la route fera sept mètres de large et 2'000km de long! À cela s'ajoutent encore les 500 km qui relient déjà Kinshasa au port de Matadi, au bord de l'océan Atlantique. À la fin des travaux, le continent africain sera traversé d'est en ouest par une route allant de l'Atlantique au Pacifique.

Un cordon reliant Bukavu à Kinshasa
De Kinshasa, la chaussée passera par Mbujimayi, puis par Kasongo avant d'atteindre Bukavu. Quatorze millions de dollars ont été promis pour la réalisation du tronçon de 496 km reliant Kasongo à Bukavu. Le principal financeur est la Banque Mondiale, tandis que l'Etat a promis une participation à hauteur de 10%. Démarré officiellement en avril 2006, le chantier est mené par une entreprise chinoise, qui a remporté l'appel d'offre lancé publiquement. D'abord construite en terre battue, il est prévu de l'asphalter pour 2009. Les Chinois se battent déjà pour obtenir le mandat. Si la RDC a aujourd'hui décidé de faire de la réhabilitation des voies de communication l'une de ses priorités, c'est qu'un réseau routier praticable est indispensable pour la relance économique du pays.

Une fourmilière en bord de route
Nous avons démarré à 8h30 sur la route la plus plane que nous ayons jamais parcourue en RDC. Très vite, nous surplombons Bukavu, la vue est magnifique et il fait agréablement frais. Pas surprenant, puisque la ville se situe déjà à quelques 1'500 mètres d'altitude. Très vite nous nous apercevons qu'ici la construction d'une route n'est pas synonyme de déforestation, car les collines sont déjà déboisées! Et ce déboisement ne date pas d'hier comme nous l'explique Basile Kabazimya.

Du bois pour manger et dormir
Bientôt, nous traversons des villages, certains d'entre eux ont été créés avec l'arrivée de la route. Sur la chaussée, les piétons sont bien plus nombreux que les voitures. Nous croisons beaucoup de femmes, certaines portent du bois sur le dos, d'autres sont pliées sous le poids d'énormes sacs remplis de charbon. Visiblement, le bois est ici une ressource essentielle, utilisée un peu partout, que ce soit pour la cuisson des aliments, la construction des maisons ou encore des ponts. Aux abords des villages, nous constatons que des organisations ont lancé des programmes de reboisement, afin d'accompagner les populations et de les encourager à mieux gérer l'utilisation de la forêt. À gauche et à droite se dressent, élégantes, de jeunes forêts d'eucalyptus.

Notre retour à Bukavu se fait par les locaux de l'UEFA, l'Union pour l'Émancipation de la Femme Autochtone. C'est avec l'un de ses représentants que nous rendrons visite à des communautés pygmées ce week-end. Nous nous mettons d'accord sur ce que nous emporterons avec nous, à savoir du riz, du sel et du savon. Puis nous passons par IRC pour régler les derniers détails concernant notre véhicule et les moyens de communication qui seront à notre disposition.

L'heure de nos rendez-vous téléphoniques avec les classes genevoises approche, et nous voudrions retrouver Basile… C'est que, seuls, nous n'avons pas toutes les réponses aux questions des élèves! Basile n'est pas au rendez-vous à l'Institut Supérieur Pédagogique. Nous reprenons la voiture pour aller à sa recherche en ville et nous débutons nos échanges avec la Suisse en pleine rue…

SAMEDI 17 et DIMANCHE 18 mars 2007

Départ matinal: la jeep d'IRC vient nous prendre à 7h à la Procure. Nous passons chercher Basile et Prince, de l'UEFA (Union pour l'Émancipation de la Femme Autochtone), puis nous faisons route vers Bunyakiri. Un trajet particulièrement éprouvant car avec le manque d'entretien, les dernières pluies et le passage des camions, la route est dans un état pitoyable. Nous voilà partis pour un interminable jeu de montagnes russes dans les profonds sillons creusés dans la boue.

Éduquer les enfants pour les sortir de la misère
Après quelque cinq heures de trajet, nous nous arrêtons dans le petit village de Bitale, où nous sommes attendus par une communauté de pygmées Mbuti. Il n'est pas prévu de travailler avec eux, mais nous sommes ici pour faire connaissance et expliquer notre présence dans la région. Dans une salle de l'école du village, vingt-sept représentants de la communauté se rassemblent. Beaucoup de femmes, des hommes et des enfants. Ils écoutent avec attention nos explications et semblent bien accueillir l'idée de notre projet, à savoir venir poser des questions d'enfants suisses à des pygmées. Nous comprenons rapidement, au cours de la discussion qui s'engage, l'importance qu'accordent les Mbutis à l'éducation. Et à l'éducation de leurs enfants en particulier. C'est, pour eux, la principale solution qui leur permette d'imaginer des jours meilleurs. Ils nous expliquent qu'aujourd'hui, exclus de la forêt, ils n'ont pas accès à la terre et qu'ils doivent travailler pour les communautés non-pygmées, les Bantous, avec des salaires de misère. Ils espèrent donc que, par l'éducation, leurs enfants pourront accéder à des métiers plus valorisés. Seul problème: l'éducation est payante et ils n'en ont pas les moyens… Ce discours nous l'entendrons de tous les groupes Mbutis que nous rencontrerons.

Témoigner librement
L'arrivée à Bunyakiri se fait un jour de marché. La ville est colorée et lumineuse dans un écrin de verdure. Difficile d'imaginer qu'il y a seulement trois mois, cette localité passait ses nuits dans la peur des attaques des bandes de rebelles.

Nous sommes si fatigués par la route que nous décidons de manger à la Paroisse, notre logement pour ce soir, pour reprendre des forces avant d'aller travailler avec les Mbutis de Bunyakiri.

Nous les retrouvons dans le local de l'UEFA. Le groupe qui nous accueille est nombreux et très gai. Les femmes, à nouveau largement majoritaires, chantent et dansent. Mais, rapidement, nous sentons qu'il y a un problème. Basile et Prince s'entretiennent à voix basse avec une femme Mbuti qui semble être la responsable du groupe. La situation s'avère délicate: le groupe n'est pas composé que de Mbutis, des Bantous sont aussi présents. Nous n'avons rien contre cette situation, mais la responsable Mbuti et Prince estiment qu'il est impossible de travailler dans ces conditions. Les pygmées ne s'exprimeront pas librement s'ils ne sont pas seuls avec nous.

Basile, très habilement, explique au groupe que nous devons travailler en petit comité. Que seules huit ou neuf personnes seront concernées, sans quoi il sera impossible de discuter correctement et en détails avec chacun. La responsable Mbuti sélectionne alors les participants…

L'envie de partager leur culture avec les élèves suisses
Une fois de plus, les pygmées accueillent favorablement le projet. Ils répondent aux questions des élèves suisses avec une très grande générosité. Un vieil homme remercie pour l'intérêt que nous portons à leur communauté et il espère que le projet permettra de «casser la barrière». Son souhait le plus cher: recevoir du soutien pour scolariser les enfants Mbutis. L'éducation est à nouveau au centre des préoccupations.

Les questions des élèves permettent d'aborder, au cours de l'échange, des thèmes auxquels nous n'aurions jamais pensé ou encore que nous n'aurions peut-être pas osé aborder, comme celui des distractions des pygmées. Connaissant l'état de pauvreté de ces populations, il nous semble au départ difficile de leur demander la nature de leurs distractions. Et pourtant! Les réponses fusent. Comme celles concernant la vie quotidienne, et auxquelles les Mbutis donnent forces détails. Se faire porte parole d'autrui est parfois bien enrichissant!

Après cet échange fructueux, nous rentrons à la Paroisse. C'est l'occasion de rencontrer des membres d'«Avocats sans frontières», présents à Bunyakiri pour une action de promotion de la justice dans cette ville encore trop difficilement accessible. Inévitablement, les discussions de la soirée évoquent le passé récent de la région, marqué des violences perpétrées par les bandes armées. Les habitants sont aujourd'hui soulagés car, depuis trois jours, le dernier chef de guerre a accepté de rejoindre l'armée régulière, un acte synonyme d'une pacification des lieux.

Dimanche matin, nous sommes plus matinaux que la veille. En route dès 6h30. À 7h00, nous avons rendez-vous avec un troisième groupe pygmée. Comme à Bitale, il s'agit d'une rencontre de politesse. Nous discutons des mêmes problématiques qu'avec la première communauté et nous écoutons les mêmes doléances. C'est encore une femme qui prend la parole et se fait la représentante de tous. Une femme énergique, au regard direct.

LUNDI 19 MARS 2007

Une autre notion du temps
Ce matin, notre vie à Bukavu est en décalage avec le rythme genevois. Tous nos rendez-vous ont plus d'une demi-heure de retard, nous patientons, tuons le temps en causeries et, inquiets, regardons l'heure passer. Car à 10h30 pile (heure locale), notre téléphone sonnera et des élèves suisses seront à l'autre bout du fil avec une série de nouvelles questions. Les sms de préparation se multiplient. Serons-nous prêts dans une heure quinze minutes? Oui, nous serons prêts! Mais quand à savoir où et avec qui, c'est une autre affaire…

La société civile dirige le pays
Nous avons rendez-vous aujourd'hui avec le président et quelques membres du Bureau de la Société civile du Sud-Kivu. En RDC, le mouvement de la société civile est né dans les années nonante, sous le régime de Mobutu. Parti de la Province du Sud-Kivu, la Société civile s'est rapidement organisée en une structure, et elle s'est même, depuis peu, dotée d'une charte. Elle regroupe des acteurs aussi divers que les ONG (de développement, des droits de l'homme et humanitaires), les associations de jeunes, les universités, les Églises, les commerçants, les organismes sportifs et culturels. Pendant les années de guerre, l'est de la RDC fut coupé du pouvoir central, basé à Kinshasa, à quelques deux mille kilomètres. C'est la Société civile qui a assuré le fonctionnement de la région. Aujourd'hui que le pays est réuni, qu'il amorce même une transition vers la démocratie, les élèves du secondaire II à Genève étaient curieux de connaître cet organisme, son origine, et, surtout, son avenir. De plus, avant notre départ, ils nous avaient laissé entendre combien ils étaient perplexes quant au fonctionnement d'une région sans État.

Le président
Nous sommes reçus par le président du Bureau lui-même, Emmanuel Rugarabura. À six ou sept, nous nous entassons dans son minuscule bureau, chacun prenant place sur une moitié de chaise. Le dynamisme que dégagent alors les deux heures d'entretien contraste fortement avec le rythme que nous avions ressenti au début de la matinée. Notre interlocuteur est loquace, pas besoin de lui poser de questions. En détail, il nous raconte la naissance de la Société civile du Sud-Kivu, son fonctionnement et son avenir.

Cette Société assure à la fois un rôle de coordination et de plaidoyer pour les 1'700 organisations locales de la Province. Suite aux élections, elle a redéfini les thématiques de ses plaidoyers, et défend aujourd'hui cinq grands thèmes allant de la lutte contre l'impunité à la reconstruction, en passant par la dépolitisation de la police et de l'armée, la lutte contre la corruption et la bonne gouvernance.

Reconstruire après la guerre
Indubitablement, la Société civile participe avec dynamisme à la construction de la démocratie en RDC. Pour Emmanuel Rugarabura, la population congolaise est traumatisée par des années de totalitarisme, suivies par celles de guerre. La Société civile se propose donc d'accompagner la population dans la transition vers un fonctionnement démocratique. Une première victoire pour son président est le calme dans lequel se sont déroulées les élections dans le Sud-Kivu, tandis que des violences éclataient dans la région du Bas-Congo. Il explique ceci, entre autres, par les marches pacifiques et autres manifestations organisées dans la région de Bukavu. Des espaces qui ont permis aux électeurs d'exprimer leur opinion, ou leur ras-le-bol.

À priori, tout laisserait penser que la Société civile joue le rôle de contre-pouvoir. Mais la rencontre de ce matin montre que son rôle actuel est plutôt de créer un lien entre les populations et les élus. S'il existe aujourd'hui encore un fossé entre les électeurs et le pouvoir, ne peut-on pas imaginer qu'une fois la démocratie installée, le rôle de la Société civile disparaisse? À moins qu'on assiste ici à l'émergence d'une nouvelle forme de démocratie…

Nous entamons ensuite une discussion autour de climatic-suisse.ch, des attentes de chacun des partenaires et de la suite du projet. Le Bureau de la Société civile du Sud-Kivu nous fait part de son vif intérêt ainsi que de sa volonté de s'engager dans les prochaines étapes. D'ici là, il délègue deux représentants pour notre rendez-vous téléphonique de demain. Ils répondront en direct aux questions des élèves du secondaire II à Genève.

De retour à La Procure, nous avons quelques heures pour avancer dans le travail de retranscription des questions/réponses avant de recevoir un nouvel appel téléphonique d'une classe suisse. Cet après-midi, la connexion n'est pas bonne et nous sommes coupés à plusieurs reprises… Rien à dire, les élèves ont aujourd'hui fait preuve, eux aussi, de patience.

MARDI 20 MARS 2007

Aujourd'hui, deux séances de travail sont prévues à l'Institut Supérieur Pédagogique (ISP). Ce matin, avec Basile Kabazimya, nous essayerons de trouver des réponses à une série de questions d'élèves puis, cet après-midi, nous discuterons de la suite de climatic-suisse.ch avec les professeurs du Conseil Inter Universitaire de Bukavu (CIUB).

Glissements de terrain
La séance avec Basile est entrecoupée par un téléphone avec une classe du Grand-Lancy et elle se prolonge par une visite de Kadutu, un quartier populaire de la ville. Nous y faisons des clichés pour illustrer les réponses et nous y constatons les effets des glissements de terrain affectant Bukavu. Ce sujet a souvent été évoqué comme étant une des conséquences de la déforestation massive qu'a connue la région. Mais Basile nous explique que ce n'est de loin pas le seul facteur. La ville est construite sur une zone sismique et, régulièrement, elle est victime de secousses. Ce sont elles qui sont à l'origine des glissements de terrain. La déforestation ne fait qu'aggraver la situation, car les sols ne sont plus stabilisés par les racines des arbres. De plus, les eaux de pluie ruissellent facilement, grossissant d'autant les cours d'eau qui débordent régulièrement, en causant des dégâts inconnus jusqu'alors.

Suite, mais pas fin
Après un rapide repas, nous nous retrouvons au local 24 de l'ISP, pour rencontrer les membres du CIUB. La discussion porte sur la définition des sujets sur lesquels les élèves du Collège Rousseau pourront réaliser leurs travaux, en collaboration avec les étudiants de Bukavu. Les propositions concernent les thèmes déjà définis en commun, que sont la déforestation, la gestion des déchets et celle de l'eau. Ces propositions sont précises, bien définies, et nous décidons de les illustrer par une série d'images que nous irons prendre sur le terrain vendredi.

La discussion est franche et ouverte, nous construisons le projet ensemble, chacun apportant sa pierre et ses critiques. Cette séance très dynamique se termine avec, pour tous, le sentiment que climatic-suisse.ch est sur le bon chemin… Nous avons même longuement évoqué ce qui pourrait lui succéder!

Rousseau au bout du fil
L'après-midi se termine par un échange téléphonique entre le Collège Rousseau et le secrétaire du Bureau de la Société civile du Sud-Kivu,
Miki Mutiki. Cette fois, la qualité de la communication est bonne. Il est d'habitude nécessaire que nous nous fassions les «traducteurs», répétant lentement les questions genevoises et les réponses congolaises. Mais pas aujourd'hui. Genève et Bukavu peuvent s'entretenir sans notre intermédiaire. Basile s'en mêle et, finalement, après que la Suisse ait essayé de comprendre la dynamique et le rôle de la Société civile du Sud-Kivu, c'est au tour de la RDC de poser des questions. Quelles sont les thématiques couvertes par la société civile suisse? Dans le domaine environnemental, quels rapports entretient-elle avec le parti des Verts? Cette question fait évidemment écho aux interrogations des Congolais quant à la place que doit occuper leur société civile dans la démocratie naissante de leur pays, quant aux liens qu'elle doit entretenir avec les partis politiques…

MERCREDI 21 MARS 2007

Si les journées se ressemblent ici, c'est par leur richesse et par les satisfactions qu'elles nous procurent. La matinée fut exemplaire à cet égard.

Nous avons rendez-vous à 9h au «Groupe scolaire Gardiennat» pour la deuxième visite de notre séjour. Le but de la rencontre est double: d'une part, réaliser un échange téléphonique entre cet établissement et quatre classes de l'École Internationale de Genève et, d'autre part, filmer des élèves répondant à des questions déjà posées, et filmées, à Genève.

Nous discutons longuement de l'organisation de la matinée avec le directeur de l'école. Les classes sont en examen et il est assez difficile de concilier les horaires d'ici et de Genève… Finalement, nous convenons que l'échange téléphonique débutera avec la récréation et se poursuivra en classe. Les interviews filmées se feront dans un deuxième temps.

La récréation
À 10h, les élèves sortent de classe et l'école se remplit d'un brouhaha indescriptible. Les enfants se dispersent dans plusieurs petites cours et s'adonnent à leurs jeux favoris, comme le «cercle» ou la «chute». Des noms déjà évoqués lors de nos discussions de la semaine dernière, mais que nous n'avions pas bien compris. Aujourd'hui tout s'éclaire! Le «cercle» est une ronde endiablée au cours de laquelle les enfants chantent. Quant à la «chute», ce sont des sauts périlleux et des flic-flac que les garçons exécutent à tour de rôle…

La récréation est déjà bien entamée, mais le téléphone n'a toujours pas sonné. Nous commençons à nous inquiéter… Ici, tout le monde attend avec impatience l'échange. L'inquiétude se confirme au premier contact téléphonique: la connexion est tellement mauvaise qu'il nous est impossible d'entendre les élèves genevois… Toute la durée de la récréation sera consacrée à trouver une solution à ce problème de communication. Nous y arrivons vers 10h20.

Des armes en classe?!
Les élèves de Bukavu sont maintenant alignés dans la cour, ils attendent de répondre aux questions et aussi d'en poser. Commence alors un échange d'une heure, qui nous réservera de très beaux moments de découverte.

C'est ainsi que les Congolais demandent aux Suisses pourquoi ils sont armés en classe. Incompréhension du côté de Genève… Bukavu explique qu'ils ont entendu à la radio que des enseignants avaient été tués par des élèves. Les Suisses, quant à eux, s'interrogent sur la façon dont les élèves de Bukavu se sont procurés les Nintendo et les X-box dont ils ont parlé la semaine dernière. Tout simplement en les achetant dans des magasins, répondent les Congolais.

D'une question à l'autre, on passe ainsi des sujets les plus graves, que font les élèves suisses si des ennemis attaquent le pays, aux plus légers, quels jeux faites-vous à la récréation. En une heure, 70 élèves congolais et quatre classes genevoises se découvrent. Une heure qui aurait pu en durer dix, tant les questions étaient nombreuses.

Nous poursuivons le travail avec les enfants par les interviews filmées et nous prenons congé d'eux vers midi trente. Ils sont heureux, regrettant juste ne pas avoir eu suffisamment de temps pour épuiser leur curiosité. Nous aussi! Cette matinée confirme, s'il le fallait encore, que les échanges directs entre enfants sont extrêmement féconds et que notre rôle gagne parfois à n'être que celui de facilitateur…

Poursuite du projet
Le temps de boire une limonade et nous nous retrouvons à l'Institut Supérieur Pédagogique pour une réunion avec les rectorats et présidences des universités du CIUB (Conseil InterUniversitaire de Bukavu). Une rencontre pour faire le point sur climatic-suisse.ch. Il ressort de la discussion que l'évolution du projet satisfait l'ensemble des partenaires. Nous discutons du travail déjà effectué au cours des deux années de notre collaboration, des difficultés rencontrées, des options prises pour les surmonter et des prochaines étapes du projet. Nous abordons également l'avenir plus lointain et, de l'avis unanime des participants, il apparaît nécessaire de poursuivre la coopération, de capitaliser et de valoriser les expériences acquises lors de climatic-suisse.ch. Les partenaires expriment ainsi très clairement leur volonté de poursuivre sur un projet d'éducation à l'environnement et au développement durable, construit sur des compétences partagées entre Genève et Bukavu. Un mercredi très riche, qui se finit avec Basile sur une séance de questions/réponses pour les élèves…

JEUDI 22 MARS 2007

Dernier carnet de route… Et une journée qui a déjà le parfum des au revoirs. Ce matin, nous attendons le coordinateur de climaTIC-suisse.ch à Goma, Mtangala Lumpu, pour faire le point sur l'avancée du projet dans les écoles de cette ville du Nord-Kivu.

Du plaisir et un regret
Avant son arrivée, nous faisons une visite d'adieu au centre de transit et d'orientation pour enfants soldats, le BVES. L'occasion d'apprendre que les jeunes ayant participé à l'échange téléphonique avec l'école de Bois-Gourmand, à Genève, ont eu beaucoup de plaisir à partager leur expérience avec l'ensemble des pensionnaires du centre.

Dans un Internet Café, nous récupérons Mtangala qui est arrivé ce matin par bateau. Nous nous rendons chez Anny Ndanga, un restaurant du centre ville de Bukavu connu pour sa viande de chèvre. Mtangala, toujours aussi dynamique, nous explique tout ce qu'il réalise avec les jeunes de Goma dans le cadre de climaTIC-suisse.ch. Il n'a qu'un regret: que ses jeunes n'aient pas pu échanger avec les Genevois au cours de notre séjour… Nous convenons qu'à défaut, il participera au rendez-vous téléphonique de cet après-midi, le dernier!

Panne d'avion
Avant cela, nous devons encore nous rendre chez IRC. La fin d'un séjour, c'est aussi des factures à régler ainsi qu'un voyage de retour à planifier. Et nous sommes dans une région où rien n'est vraiment sûr… L'avion que nous devions prendre samedi entre Bukavu et Kigali ne vole plus depuis bientôt une semaine. Il aurait un problème technique… Changement de plan: nous irons donc en voiture!

De retour à l'Institut Supérieur Pédagogique, nous entamons notre dernier échange téléphonique avec Genève. Basile et Mtangala sont ravis de répondre aux enfants et donnent force détails dans leurs explications. Mtangala note toutes les questions des Genevois, il les transmettra à ses élèves de Goma pour qu'ils y répondent par écrit, sur Internet!

Lorsque nous raccrochons, c'est un peu la fin de l'enquête expédition… Il ne reste plus qu'une journée de terrain. Nous en profiterons pour partir en reportage photographique. Des images qui illustreront les thématiques sur lesquelles les élèves du secondaire pourront travailler, en collaboration avec les étudiants de Bukavu.

Bilan
Après deux semaines passées dans l'Est de la République Démocratique du Congo, l'enquête expédition est terminée.

Beaucoup de rencontres, beaucoup de questions et beaucoup de réponses. Nous avons eu l'opportunité d'aborder le pays, ses habitants et ses problématiques d'une façon positive. En effet, dès notre arrivée, les changements qui s'étaient opérés dans la région depuis notre dernier passage nous ont frappé. Bukavu semblait avoir oublié les années de guerre et regarder l'avenir avec confiance: le Parc National de Kahuzi-Biega attend ses touristes, le trafic a explosé en ville, le discours des officiels est rassurant…

Mais, Bukavu, c'est aussi les soldats de l'ONU qui patrouillent, les Forces Armées de la République Démocratique du Congo aux quatre coins de la cité. La RDC, c'est aussi les troupes de l'ex-Vice-Président Jean-Pierre Bemba qui combattent l'armée nationale dans les rues de Kinshasa… Alors?

Alors, le Congo est un pays complexe. Il sort d'une période de transition, expérimente une démocratie naissante. Ses habitants, fatigués par tant d'années de guerre, débutent un gigantesque chantier de reconstruction et osent rêver d'un avenir meilleur. Nous en rêvons avec eux.

Climatic-suisse.ch a confirmé, s'il le fallait encore, la soif d'ouverture des Congolais. Nous garderons en mémoire les échanges, qui auraient pu être sans fin, entre les enfants de Bukavu et de Genève.