
Le premier août n'a pas toujours fait l'unanimité
Le besoin d'une célébration nationale, capable de rassembler tous les cantons, tous les partis politiques et toutes les tendances confessionnelles se fait sentir avec une grande vigueur à la fin du XIXe siècle. La séparation progressive de l'État et de l'Église, ainsi que la naissance d'une nouvelle société civile, créent un besoin d'identité permettant à chacun de se reconnaître dans une communauté de destin. Ce besoin est accru par les blessures toujours ouvertes des cantons catholiques suite à la courte guerre civile du Sonderbund (voir ci-contre). Enfin, le besoin de resserrer les rangs entre radicaux et conservateurs devient urgent dans un contexte social agité par l'industrialisation et le développement du mouvement ouvrier. La fondation en 1888 du Parti socialiste suisse et l'idée d'une fête internationale des travailleurs proposée par l'Internationale en juillet 1889 attisent la contestation, alors que les conservateurs catholiques s'emparent de plus en plus souvent du référendum.
Le Conseil fédéral enjoint donc au Parlement d'organiser une vaste commémoration du pacte fédéral du 1er août 1291. Cette célébration doit prendre toute son importance à Berne, ville fédérale et non capitale, où les festivités pourraient se combiner avec le 700e anniversaire de la ville. Fédéralisme oblige, chaque canton est libre d'organiser la fête qu'il désire. La réalisation de la commémoration bernoise fera par contre l'objet d'une commission ad hoc et d'une direction nommée par la ville. La première fête a lieu en 1891, pour le 600e anniversaire du pacte fédéral de 1291.
Des origines mystérieuses
L'origine précise du Message du 14 décembre 1889 reste énigmatique. Préparé au sein du Département militaire fédéral, le projet de fête du 1er août ne s'embarrasse pas des questions politiques, historiques ou idéologiques liées au pacte de 1291, mais se préoccupe uniquement des problèmes organisationnels. Le Message du Conseil fédéral insiste ainsi sur l'importance du Pacte de 1291 comme origine de la Confédération suisse «qui réunit les populations de vingt-deux cantons sous le pacte de 1874». Mais le Message n'indique pas d'où vient l'idée de cette commémoration.
Dans un contexte où les États nations européens et américain organisent des fêtes nationales grandioses, l'État fédéral éprouve le besoin de marquer à son tour l'unité helvétique avec force, notamment par des actions symboliques qui doivent permettre de dépasser les conflits politiques ou confessionnels. Le document illustre bien les conflits latents entre ville et périphérie, Berne et cantons primitifs, illustrations d'une tendance plus profonde entre forces centralisatrices et fédéralistes. Cette volonté de centralisme s'exprime depuis l'adoption de la Constitution fédérale de 1848 et encore plus après sa première révision en 1874. La fête du 1er août ne s'ancre donc pas dans une tradition populaire, mais elle est l'uvre d'une construction intellectuelle récente.
Unifier sans humilier
Dès la date de la Fête nationale connue, celle-ci est rapidement critiquée. Des commentateurs observent que ce traité n'est pas le plus ancien, qu'il n'est connu que de quelques historiens ou savants érudits. Or, l'intérêt de 1291 est que la commémoration n'est pas construite sur une guerre entre cantons, ce qui permet de ne pas laisser de vaincus sur le bord de la route. Par ailleurs les autorités fédérales abandonnent la vision romantique d'une guerre de libération nationale, au profit d'un symbole plus fort représenté par l'accession à l'État de droit. Le pacte de 1291 fait ainsi l'objet d'une lecture conservatrice: il s'agit du maintien de droits politiques acquis dans un passé mythique par les trois cantons primitifs. En somme, le pacte ne gêne personne, mieux encore il permet de valoriser les cantons qui justement sont le plus critiques vis-à-vis des Constitutions de 1848 et 1874, c'est-à-dire les régions de Suisse centrale qui sont premières signataires de l'alliance confédérale…
Dans cette querelle des mémoires, la commémoration du serment du Grütli, située depuis des siècles en décembre 1307, ou la guerre de libération des vallées alpestres, que la tradition fixe au Nouvel an 1308, font une concurrence sérieuse au projet du Conseil fédéral. La fête nationale du 1er août n'apparaît pas comme une fleur des Alpes, mais bien comme «une plante d'appartement cultivée par des érudits fonctionnaires». La résistance s'organise dans les cantons de Suisse centrale qui organisent le 600e anniversaire du Grütli en 1907. Le débat sur les origines de la Suisse se poursuit donc bien au delà de 1891.
Agathe Charvet, collaboratrice scientifique du Triangle Azur


